Economie

Masse salariale au Cameroun, quand la réforme administrative révèle ses propres limites

Les chiffres officiels rendus publics sur la masse salariale de l’État camerounais pour l’exercice 2025 ont l’effet d’un électrochoc. Avec 1 753,5 milliards de FCFA, contre un plafond budgétaire révisé de 1 566,6 milliards, le dépassement de près de 187 milliards de FCFA interroge frontalement l’efficacité réelle des réformes administratives engagées par le gouvernement, en particulier celles fondées sur la dématérialisation et la modernisation de la gestion des ressources humaines publiques.
Présentée comme un tournant décisif, l’Application Intégrée de Gestion Logique des Effectifs de l’État et de la Solde (AIGLES) devait assainir le fichier solde, éliminer les agents fictifs et restaurer la transparence. Or, paradoxalement, c’est au moment même où cet outil entre en vigueur que la masse salariale atteint un niveau record. Si les autorités y voient un simple « effet de vérité », révélant des charges longtemps mal identifiées, cette lecture optimiste ne saurait exonérer les responsables institutionnels de leurs obligations de pilotage et d’anticipation.
Responsabilités
La dérive observée révèle une chaîne de responsabilités fragmentée. Entre les ministères sectoriels, le ministère de la Fonction publique, celui des Finances et les structures de contrôle, la gouvernance de la masse salariale semble souffrir d’un déficit de coordination stratégique. Les recrutements successifs dans les secteurs sociaux prioritaires, les avancements automatiques liés au glissement vieillesse-technicité, ainsi que la régularisation d’arriérés de solde, traduisent moins une fatalité qu’une absence de programmation rigoureuse à moyen terme.
La réforme, au lieu d’être un outil de maîtrise, apparaît davantage comme un instrument de constat a posteriori. Or, une réforme administrative efficace ne se limite pas à compter les agents ; elle doit permettre de décider, de prioriser et, surtout, de contraindre.
Failles
Le cas AIGLES révèle une faille classique des politiques publiques : la croyance excessive dans la technologie comme solution autonome. La digitalisation, sans discipline budgétaire ferme ni volonté politique d’arbitrage, ne corrige pas les dérives structurelles. Les primes, indemnités et compléments de salaire, souvent opaques et inégalement répartis, continuent de peser lourdement sur l’enveloppe globale, au détriment de la lisibilité et de l’équité.
Cette situation alimente un sentiment d’injustice au sein de l’administration elle-même, tout en nourrissant la défiance des citoyens envers l’État, perçu comme incapable de se réformer en profondeur.
Risques
Sur le plan macroéconomique, une masse salariale incontrôlée constitue un risque majeur pour la soutenabilité des finances publiques. Elle réduit la capacité de l’État à investir dans les infrastructures, l’éducation de qualité, la santé ou la transformation productive de l’économie. Elle complique également le respect des engagements pris avec les partenaires techniques et financiers, notamment le FMI, pour qui la maîtrise des dépenses courantes est un indicateur clé de crédibilité.
À terme, le danger est clair : un État prisonnier de ses charges de fonctionnement, contraint d’arbitrer entre paiement des salaires et financement du développement.
Toutefois, la critique ne saurait ignorer la dimension sociale. Derrière les chiffres, il y a des enseignants, des soignants, des forces de sécurité et des agents publics qui réclament avant tout des salaires justes, réguliers et transparents. Pour beaucoup de citoyens, le problème n’est pas tant le niveau global de la masse salariale que son inefficacité et sa mauvaise répartition, dans un contexte où la qualité des services publics demeure insuffisante.
Les attentes sont donc doubles : un État capable de tenir ses engagements sociaux, mais aussi de rompre avec les pratiques de gestion laxistes, les privilèges opaques et l’irresponsabilité budgétaire.
Réforme
En définitive, la question centrale n’est pas de savoir si AIGLES fonctionne techniquement, mais s’il sera politiquement utilisé pour corriger les déséquilibres, sanctionner les abus et instaurer une véritable culture de performance dans l’administration publique. La réforme administrative camerounaise est aujourd’hui à la croisée des chemins : soit elle devient un levier réel de transformation de l’État, soit elle restera un miroir numérique reflétant, avec plus de précision, les mêmes dysfonctionnements.
Dans un contexte économique contraint, le luxe de l’inaction n’est plus permis. Les citoyens attendent moins des annonces que des résultats tangibles. Et la crédibilité de l’État se jouera, en grande partie, sur sa capacité à reprendre le contrôle de sa masse salariale sans sacrifier la justice sociale ni l’avenir économique du pays.
A.O

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