Politique

Gabon : Sylvia et Noureddin Bongo condamnés pour un pillage évalué à près de 4400 milliards de FCFA

La justice gabonaise a prononcé mercredi une sentence historique contre Sylvia Bongo, 62 ans, et son fils Noureddin, 33 ans. Le couple a écopé de 20 ans de réclusion criminelle par contumace, accompagnés d’une amende de 100 millions de FCFA chacun, pour un vaste système de captation des ressources publiques qui aurait coûté au Gabon près de 4400 milliards de FCFA.
Installés à Londres depuis leur libération provisoire, ni les condamnés ni leurs conseils juridiques n’ont daigné se présenter devant la cour criminelle spécialisée. Leur absence volontaire n’a pas empêché le président Jean Mexant Essa Assoumou de rendre un verdict accablant, basé sur les témoignages édifiants recueillis durant deux jours d’audience.
Pillage
Les audiences ont levé le voile sur l’ampleur vertigineuse du détournement des deniers publics. Le procureur général Eddy Minang a présenté un réquisitoire détaillant un mécanisme sophistiqué de captation des ressources de l’État « au profit d’intérêts privés ». Les chiffres évoqués par différents témoins et coaccusés dessinent les contours d’une prédation financière sans précédent.
Sylvia Bongo a été reconnue coupable de recel et détournement de fonds publics, blanchiment de capitaux, usurpation de fonds et instigation au faux. Son train de vie fastueux était directement financé par le Trésor public à hauteur de 2 milliards de FCFA mensuels – soit environ 3 millions d’euros par mois, totalisant 24 milliards annuellement. Ces sommes astronomiques servaient à l’acquisition de bijoux, œuvres d’art, vêtements de haute couture et repas gastronomiques importés.
Quant à Noureddin Bongo, il a été déclaré coupable de détournement de deniers publics, concussion, usurpation de titres et fonctions, blanchiment aggravé de capitaux et association de malfaiteurs. La justice lui réclame personnellement plus de 1.201 milliards de FCFA (1,83 milliard d’euros) au titre du préjudice financier causé à l’État. Conjointement avec sa mère, il devra également verser 1000 milliards de FCFA (1,52 milliard d’euros) pour préjudice moral.
Inventaire
Les révélations faites à la barre dressent un inventaire édifiant des malversations :
Le luxe aérien : Plus de 100 milliards de FCFA ont été engloutis dans l’achat et l’entretien de deux jets privés. Ces appareils, théoriquement loués à l’État gabonais, servaient exclusivement aux déplacements de plaisance de la famille entre Paris, Dubaï et Londres. Les contrats de location fictifs, financés par les revenus pétroliers nationaux, permettaient de masquer le détournement grâce à des tarifs artificiellement gonflés.
L’empire immobilier caché : Plusieurs dizaines de milliards de FCFA ont été investis dans un patrimoine immobilier de prestige à l’étranger. Les enquêteurs ont identifié des villas et hôtels particuliers à Dubaï, Paris et Londres, dont la valeur cumulée oscillerait entre 50 et 100 milliards de FCFA. Ces propriétés, acquises par blanchiment de commissions occultes sur les contrats pétroliers, ont été ordonnées en confiscation pour enrichissement illicite.
La corruption électorale : L’un des épisodes les plus graves concerne la remise de 500 millions de FCFA en espèces à des membres du Centre gabonais des élections. Cette somme, transportée dans une valise le soir des résultats de la présidentielle 2023, visait à truquer les votes en faveur d’Ali Bongo. Des coaccusés ont confirmé cette transaction devant la cour.
Les détournements pétroliers : La “Young Team” de Noureddin Bongo bénéficiait de royalties et commissions détournées versées par des compagnies pétrolières majeures comme Perenco et Total. Ces fonds servaient à financer l’achat de flottes de Mercedes Brabus et de montres de luxe évaluées à 1,4 milliard de FCFA, via un système de paiements fictifs.
Procès contesté, une justice revendiquée
Depuis Londres, Noureddin Bongo a immédiatement contesté le verdict sur les réseaux sociaux, dénonçant “un verdict qui repose sur les dires de témoins sous contrainte de la junte militaire” et une justice “aux ordres de l’exécutif”. Il clame n’avoir “jamais détourné d’argent” et estime que “les conditions d’un procès juste et équitable ne sont toujours pas réunies”.
Le couple, qui possède également la nationalité française comme Ali Bongo, a déposé plainte pour “tortures” devant la justice française. Ils affirment avoir été, durant leur détention de 20 mois au Gabon après le coup d’État du 30 août 2023, “violemment torturés à répétition par les militaires les plus proches du président Oligui Nguema: fouettés, électrocutés, noyés, battus et bien pire”.
Le général Brice Oligui Nguema, désormais président élu du Gabon, a formellement démenti fin mars ces accusations de torture et promis un “procès équitable”.
Dix comparses encore jugés
Le procès se poursuit jusqu’à vendredi avec la comparution de dix anciens proches collaborateurs de la famille Bongo, pour la plupart arrêtés lors du coup d’État de 2023. Ils répondent d’accusations de complicité de détournement de fonds publics, corruption active, concussion, faux et usage de faux, association de malfaiteurs et blanchiment de capitaux.
La fin d’une dynastie de 55 ans
Cette condamnation marque symboliquement la fin d’une ère. La dynastie Bongo – Omar, le père, figure emblématique de la Françafrique de 1967 à 2009, puis Ali, le fils – a régné pendant plus d’un demi-siècle sur ce petit État pétrolier d’Afrique centrale. Une période constamment dénoncée par l’opposition pour “corruption massive” et “mauvaise gouvernance”.
Les chiffres révélés lors de ce procès donnent désormais une dimension concrète à ces accusations: près de 4400 milliards de FCFA détournés en seulement 14 ans du règne d’Ali Bongo. Une somme colossale prélevée sur les ressources d’un pays qui compte encore une partie importante de sa population dans la pauvreté.
Le verdict de ce mercredi constitue une étape majeure dans la volonté affichée par les nouvelles autorités gabonaises de tourner la page d’un système accusé d’avoir pillé méthodiquement les richesses nationales au profit d’une élite restreinte.
Reste à savoir si cette justice gabonaise parviendra un jour à obtenir l’exécution effective de ces peines contre des condamnés réfugiés à des milliers de kilomètres, protégés par leur seconde nationalité française.
Correspondance de Mboumba depuis Libreville

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